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Articles récents

De la nuance

16 Mai 2026

Revenir à ce qui manque le plus aujourd'hui , la nuance,

et commencer par un classique verlainien:

 

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Et , en suivant le festival de Cannes, l'envie de voir,    

HISTOIRES PARALLÈLES

du réalisateur Iranien: ASGHAR  FARHADI

Les personnages y sont tout en nuances, 

Pitch:

En quête d’inspiration pour son nouveau roman, Sylvie espionne ses voisins d’en face. 

Quand elle engage le jeune Adam pour l’aider dans son quotidien, elle ignore que celui-ci va bouleverser sa vie et son travail, 

jusqu’à ce que la fiction qu’elle avait imaginée dépasse leur réalité à tous.

 

 

et en compétition

« Soudain »,

du japonais  Ryusuke Hamaguchi qui, sur un sujet sensible,  plonge un Ehpad dans un océan de bienveillance !

 

De la nuance
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Touché, coulé

15 Mai 2026

Le toucher : un sens charnel et immédiat

=

"Tâter, tripoter, blesser, atteindre, choquer, heurter, émouvoir, affecter, perturber, concerner, intéresser, se toucher, se joindre... En italien, ma langue maternelle, il existe un seul mot pour désigner le toucher et le tact. "Il tatto" définit le sens et la délicatesse à la fois, un peu comme si dans le toucher, il y avait une dimension de douceur intrinsèque. Pouvoir de la langue…. Le toucher n’appartient pas à une seule partie du corps comme les autres, on « touche » avec tout notre corps, et de la même manière on peut être « touché ». Aristote disait que le toucher était adelon en grec, c'est-à-dire inapparent, obscur, secret, nocturne. On peut toucher au sens propre comme au sens figuré et le toucher peut provoquer en nous les mêmes sensations. Il suffit pour cela de penser aux formules que la langue française utilise avec ce mot : toucher un mot, être touché par quelque chose, toucher du bois, toucher du doigt"

Francesca Fossati (FC)

Touché, coulé

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870

Arthur Rimbaud, Poésies

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S'il vous plaît,

14 Mai 2026

"Avez-vous un instant ? Alors, s'il vous plaît, donnez de l'eau aux pivoines, elles ont soit." Franz Kafka.

"Avez-vous un instant ? Alors, s'il vous plaît, donnez de l'eau aux pivoines, elles ont soit." Franz Kafka.

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Ce sera comme quand on rêve

13 Mai 2026

"Un jeu dont je raffolais, c’est cet instrument de merveilles qu’on appelle kaléidoscope : une sorte de lorgnette qui, dans l’extrémité opposée à celle de l’œil, propose au regard une toujours changeante rosace, formée de mobiles verres de couleur emprisonnés entre deux vitres translucides. L’intérieur de la lorgnette est tapissé de miroirs où se multiplie symétriquement la fantasmagorie des verres, que déplace entre les deux vitres le moindre mouvement de l’appareil. Le changement d’aspect des rosaces me plongeait dans un ravissement indicible. Je revois encore avec précision la couleur, la forme des verroteries : le morceau le plus gros était un rubis clair, il avait forme triangulaire ; son poids l’entraînait d’abord et par-dessus l’ensemble qu’il bousculait. Il y avait un grenat très sombre à peu près rond ; une émeraude en lame de faux ; une topaze dont je ne revois plus que la couleur ; un saphir, et trois petits débris mordorés. Ils n’étaient jamais tous ensemble en scène ; certains restaient cachés complètement ; d’autres à demi, dans les coulisses, de l’autre côté des miroirs ; seul le rubis, trop important, ne disparaissait jamais tout entier.

 Mes cousines qui partageaient mon goût pour ce jeu, mais s’y montraient moins patientes, secouaient à chaque fois l’appareil afin d’y contempler un changement total. Je ne procédais pas de même : sans quitter la scène des yeux, je tournais le kaléidoscope doucement, doucement, admirant la lente modification de la rosace. Parfois l’insensible déplacement d’un des éléments entraînait des conséquences bouleversantes. J’étais autant intrigué qu’ébloui, et bientôt voulus forcer l’appareil à me livrer son secret. Je débouchai le fond, dénombrai les morceaux de verre, et sortis du fourreau de carton trois miroirs ; puis les remis ; mais, avec eux, plus que trois ou quatre verroteries. L’accord était pauvret ; les changements ne causaient plus de surprise ; mais comme on suivait bien les parties ! comme on comprenait bien le pourquoi du plaisir !

 Puis le désir me vint de remplacer les petits morceaux de verre par les objets les plus bizarres : un bec de plume, une aile de mouche, un bout d’allumette, un brin d’herbe. C’était opaque, plus féerique du tout, mais, à cause des reflets dans les miroirs, d’un certain intérêt géométrique… Bref, je passais des heures et des jours à ce jeu. "

 

André Gide

Si le grain ne meurt, 1924

Ce sera comme quand on rêve
"Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir."
 
 

Marcel Proust

Du côté de chez Swann, 1917

Kaléidoscope
 

Dans une rue, au cœur d’une ville de rêve
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu…
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !

 

Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes ;
Un lent réveil après bien des métempsycoses :
Les choses seront plus les mêmes qu’autrefois

 

Dans cette rue, au cœur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs
Et que traverseront des bandes de musique.

 

Ce sera si fatal qu’on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
Des invocations à la mort de venir,

 

Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées

 

Qui flânent là, causant avec d’affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
Cependant qu’à deux pas, dans des senteurs d’urine,
Quelque fête publique enverra des pétards.

 

Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille,
Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor
De la même féerie et du même décor,
L’été, dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille.

 

Paul Verlaine, Cellulairement (1874), Jadis et Naguère (1884)

 

 

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Donquichottesque

12 Mai 2026

" Don Quichotte,

Le chevalier de l’éternelle jeunesse
Suivit, vers la cinquantaine,
La raison qui battait dans son cœur.
Il partit un beau matin de juillet
Pour conquérir le beau, le vrai et le juste.

Devant lui c’était le monde
Avec ses géants absurdes et abjects
Et sous lui c’était la Rossinante
Triste et héroïque.

 

Je sais,
Une fois qu’on tombe dans cette passion
Et qu’on a un cœur d’un poids respectable
Il n’y a rien à faire, mon Don Quichotte, rien à faire,
Il faut se battre avec les moulins à vent.

 

Tu as raison,
Dulcinée est la plus belle femme du monde,
Bien sûr qu’il fallait crier cela
à la figure des petits marchands de rien du tout,
Bien sûr qu’ils devaient se jeter sur toi
Et te rouer de coups,
Mais tu es l’invincible chevalier de la soif
Tu continueras à vivre comme une flamme
Dans ta lourde coquille de fer
Et Dulcinée sera chaque jour plus belle. "

 

"Moi un homme
moi Nâzim Hikmet poète turc moi
ferveur des pieds à la tête
des pieds à la tête combat
rien qu’espoir, moi."

 

Photo Anny C. La Mancha

Photo Anny C. La Mancha

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Sans parti pris,

11 Mai 2026

"Peler une pomme de terre bouillie de bonne qualité est un plaisir de choix.
Entre le gras du pouce et la pointe du couteau tenu par les autres doigts de la même main, l’on saisit — après l’avoir incisé — par l’une de ses lèvres ce rêche et fin papier que l’on tire à soi pour le détacher de la chair appétissante du tubercule. L’opération facile laisse, quand on a réussi à la parfaire sans s’y reprendre à trop de fois, une impression de satisfaction indicible. Le léger bruit que font les tissus en se décollant est doux à l’oreille, et la découverte de la pulpe comestible réjouissante.Il semble, à reconnaître la perfection du fruit nu, sa différence, sa ressemblance, sa surprise — et la facilité de l’opération — que l’on ait accompli là quelque chose de juste, dès longtemps prévu et souhaité par la nature, que l’on a eu toutefois le mérite d’exaucer. C’est pourquoi je n’en dirai pas plus, au risque de sembler me satisfaire d’un ouvrage trop simple. Il ne me fallait — en quelques phrases sans effort — que déshabiller mon sujet, en en contournant strictement la forme : la laissant intacte mais polie, brillante et toute prête à subir comme à procurer les délices de sa consom­mation.

…Cet apprivoisement de la pomme de terre par son traitement à l’eau bouillante durant vingt minutes, c’est assez curieux (mais justement tandis que j’écris des pommes de terre cuisent — il est une heure du matin — sur le four­neau devant moi). Il vaut mieux, m’a-t-on dit, que l’eau soit salée, sévère : pas obligatoire mais c’est mieux. Une sorte de vacarme se fait entendre, celui des bouillons de l’eau. Elle est en colère, au moins au comble de l’in­quiétude. Elle se déperd furieusement en vapeurs, bave, grille aussitôt, pfutte, tsitte : enfin, très agitée sur ces char­bons ardents. Mes pommes de terre, plongées là-dedans, sont secouées de soubresauts, bousculées, injuriées, imprégnées jusqu’à la moelle. Sans doute la colère de l’eau n’est-elle pas à leur pro­pos, mais elles en supportent l’effet — et ne pouvant se déprendre de ce milieu, elles s’en trouvent profondément modifiées (j’allais écrire s’entrouvrent…)Finalement, elles y sont laissées pour mortes, ou du moins très fatiguées. Si leur forme en réchappe (ce qui n’est pas toujours), elles sont devenues molles, dociles. Toute acidité a disparu de leur pulpe : on leur trouve bon goût. Leur épiderme s’est aussi rapidement différencié : il faut l’ôter (il n’est plus bon à rien), et le jeter aux ordures…Reste ce bloc friable et savoureux, — qui prête moins qu’à d’abord vivre, ensuite à philosopher. »  

           Francis Ponge

 
La pomme de terre
Le parti pris des choses
 
VAN GOGH, esquisse pour "Les mangeurs de pomme de terre"

VAN GOGH, esquisse pour "Les mangeurs de pomme de terre"

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Paroles

9 Mai 2026

 

 

 

  Entre les deux..

.

    CONFUCIUS

    ( Entretiens)

Le Maître dit : « Celui qui étudie pour appliquer au bon moment n’y trouve-t-il pas de la satisfaction ? Si des amis viennent de loin recevoir ses leçons, n’éprouve-t-il pas une grande joie ? S’il reste inconnu des hommes et n’en ressent aucune peine, n’est-il pas un homme honorable ?  "

 

&

 

  LAOZI  

(Taoïsme)

"Le maître dit:  Celui qui suit le cours de l’eau atteint le but sans effort. »

 

 

Paroles
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De saison

8 Mai 2026

La salade de Colette face à la mer

Dans un artichaut en vinaigrette, son goût pour la rusticité rejoint son goût du détail sensuel : feuilles, cœur, pointe de vinaigre, éclat d’échalote, tout parle à la langue, à la mémoire et à l’imagination.L’artichaut arrive seul, sans autre décor qu’un bol de cidre brut à portée de main et la mer en toile de fond. Feuille après feuille, il impose un rythme plus lent que la vie mondaine, une manière de reprendre possession du temps et du goût.
Dans la grande salle tournée vers le large, l’artichaut en vinaigrette devient le centre de la table. Autour, quelques coquillages, un panier où sèchent les bottes de pêche, des voix encore chargées de vent. Les amis reviennent de la grève, bras remplis de poissons et de crustacés. L’artichaut, lui, vient du jardin ou du marché voisin ; il répond aux crabes et aux coquillages sans quitter la terre. La vinaigrette à l’échalote révèle un appétit de netteté : une acidité tranchante, une huile discrète, un parfum d’ allium qui se glisse dans chaque fibre du cœur.

 Dans ce mélange se reconnaissent l’appétit de Colette pour les tables sans façon, l’échalote tranchante préférée aux sauces de banquet, le vinaigre choisi contre les crèmes.

« J’aime être gourmande » disait Colette.

 

P.A. RENOIR

P.A. RENOIR

L'artichaut dans l'histoire, l'art et la littérature.

On sait que l'artichaut fait aujourd'hui sa réclame avec fort peu de modestie, mais il s'est surtout spécialisé pour les affections hépatiques, alors que précédemment il s'attribuait d'autres mérites... Il se disait « cher à Vénus », ou « réchauffant », suivant l'expression de Brantôme. La Frambroisière, médecin de Louis XIII, écrit en 1613: « Les artichaulx eschauffent le sang et incitent nature au combat amoureux de Vénus... »

Et vers 1740, on fredonnait ces couplets que nous a conservés Le Chansonnier François :

Colin mangeant des artichauts
Dit à sa femme : Ma mignonne,
Goûtez-en, ils sont tout nouveaux;
Par ma foi, l'espèce en est bonne.

La belle, avec un doux maintien :
Mange-les, toi que mon cur aime,
Car ils me feront plus de bien
Que si je les mangeois moi-même.


Mais l'artichaut a aussi des qualités gastronomiques et des mérites esthétiques.
Il doit aux uns de figurer dans une ode de Ronsard; où le poète demande à son laquais d'acheter « des abricots, des pompons, des artichôs ». Et sa forme élégante lui a valu d'être souvent choisi par les porcelainiers de la Restauration pour décorer les plus beaux services.
(E.-H. G., d'après Georges Edgard-Rosa, in : /Esculape,mars 1938, p. 63-71.)

 

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En PO-AIME

7 Mai 2026

Rencontres en poèmes...

 

 

Louise Moaty

Louise Moaty

Ecris-moi un poème
 
Ecris-moi un poème
Ne m’explique pas les choses
Etant sourd aux commentaires
Ouvre mon cœur au sensible
Fais-moi toucher du doigt
La magie du vivant
Ne m’éblouis pas de mots savants
Mais juste deviner
L’invisible, le caché
Laisse entrevoir le non défini
Ouvre une porte sur l’indicible
J’y entrerai seul et nu
Pour en faire expérience
Ne me conseille pas de livres
Ne me parle pas du silence
Poétise l’ineffable
Redessine les nuages
Fais-moi sentir le clapotis
Quand le soleil se noie
La chaleur de l’amour
Quand dehors il fait froid
Ne me laisse pas seul
Dans l’inconnaissance du savoir
Mon cerveau est percé
Aie pitié de mes sens
En eux seuls j’ai confiance
Ne me dis pas l’heure ni l’âge
Mais parle avec ton cœur
Comme un enfant s’aventure
Sans idées préconçues
Ne t’appuie pas sur ton histoire
Laisse passer ce qui vit
Fût-il gai, fût-il triste
A vrai dire je m’en fiche
Je suis un imbécile
Qui a perdu la tête
Ecris-moi un poème
Qui me guide et que j’aime
 
Y.D.
 
 
Yannick David

Yannick David

Robert Walser, "Poèmes", trad. Marion Graf, Zoé.

 

Comment j’ai vu tomber une feuille

Si je ne m’étais pas retourné vers
les rameaux en partie déjà
nus, alors la vue
de la feuille
tombant lentement
dorée, issue de l’été
profus
M’eût échappé. Cette chose
belle, je ne l’aurais pas vue, et cette chose, dorée,
apaisante et ravissante,
raffermissante pour l’âme, ne l’aurais pas éprouvée. Regarde
souvent en arrière s’il
t’importe de rester toi-même.
Regarder en avant ne suffit pas.
Ils n’ont pas tout vu, ceux qui n’ont pas regardé autour d’eux.

RW

 

 

Robert Walser

Robert Walser

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De l'asperge à l'arpège

6 Mai 2026

Manet, botte d'asperges, 1880

Manet, botte d'asperges, 1880

 
 
" - Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot ; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les a eues? Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs.
- Il n'y aurait rien d'étonnant qu'elles viennent de chez M. le Curé, disait Françoise.
- Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en haussant les épaules, chez M. le Curé ! Vous savez bien qu'il ne fait pousser que de méchantes petites asperges de rien. Je vous dis que celles-là étaient grosses comme le bras. pas comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année."
 

 

 
"... mais mon ravissement étaient devant les asperges trempées d'outremer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied - encore souillé pourtant du sol de leur plant - par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures  qui s'étaient amusées  à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d'aurore, en ces ébauches d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum."
 

Marcel Proust (Du côté de chez Swann)

 

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