Modigliani X Cendrars
Le peintre Amadeo Modigliani est mort le 24 janvier 1920 à l'âge de 35 ans.
L'écrivain Blaise Cendrars fut l'un de ses compagnons des années dorées, avant qu'il ne sombre dans la misère.
En 1953, il dressait un portrait flamboyant de son ami:
(Modigliani est enterré au cimetière du Père-Lachaise, le 27 janvier 1920. Dans le cortège funéraire, ses amis de Montmartre et Montparnasse, Picasso, Soutine et Cendrars bien-sûr...)
Cendrars raconte:
"Modigliani était pauvre. Il venait m'emprunter trois sous pour prendre le métro qui le menait à Montparnasse. Comme je ne les avais pas, je les empruntais à madame Lafleur, la concierge. Picasso, notre voisin disait que seul Modigliani savait s'habiller. Je crois qu'il a été la première personne à porter des chemises de toile quadrillée bleu et blanc. Il disait que c'était la mode en Italie. Son exemplaire de Dante ne le quittait jamais. Il faisait valoir les vers de Dante et leur harmonie, au point qu'il semblait que c'était lui qui les avait faits.
Modigliani était un assez petit homme, aux cheveux bouclés. Il était beau. Son rire était bref, amer, éclatant et pourtant enfantin. Il était raide, tout d'une pièce, violent d'une manière inattendue à cause de son apparente douceur, sentimental malgré sa raideur et ses indignations. Galant avec les femmes il était quand même capable d'une cruauté soudaine. Très gentilhomme, il aimait la politesse. Il était très don Juan. Je l'ai toujours connu avec des femmes de tous genres, très, très belles. Son ivrognerie était célèbre. J'ai beaucoup bu avec Modigliani. On faisait des partouzes d'ivrognes vertigineuses. Comment n'y ai-je pas laissé ma santé et la raison?
J'ai connu Modi après la guerre de 14, et nous étions bien misérables l'un et l'autre. À son arrivée, il était riche. Il avait touché la succession de son père. C'était un jeune Italien, très élégant avec un veston cousu main. Je l'ai connu riche Modigliani. Je l'ai connu pauvre Modigliani. C'était uniquement un artiste et un poète, il ne pensait qu'à l'art.
J'aimerais bien raconter sa mort et ses funérailles, c'est une histoire atroce mais typique de la bohème de Montparnasse. Sa mort, c'est même l'enterrement des Montparnos, la fin."
Blaise Cendrars
Les grandes heures (Michel Manoll)
Complément / Michel Manoll:
"Quand un Cendrars au mieux de sa forme, à 63 ans, accepte de répondre à ses questions, Michel Manoll en reste tout ébaubi. Le grand écrivain américain, John Dos Passos raconte qu’un entretien avec Cendrars, c’était en effet toute une affaire : le leur, en 1930, dans le Périgord, avait duré huit jours de rang, accompagné de truffes, de buissons d’écrevisses, de brochettes de petits oiseaux et de venaison de braconnage qu’apportait le curé du coin. En 1950, avec Manoll, ce fut plus retenu : la radiodiffusion nationale invitait évidemment à l’austérité.
Mais si serré qu’était le format de ces entretiens, l’interlocuteur faisait éclater les coutures. « Nous ne pouvons aller au Japon, viens au Mexique…J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares mais je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois clochers … »
Cendrars, c’est l’explosion de soi. Il n’a cessé de dire « je » que pendant une période d’une dizaine d’années, après l’amputation de son bras droit au combat en 1915. Mais, avant-guerre, dans La Prose du Transsibérien et Pâques à New York et de nouveau après Moravagine en 1926, il aime se surexposer. C’est sa méthode : il se met tellement en pleine lumière qu’il en disparaît presque, devenant insaisissable.
C’est un avantage que d’être légendaire, ça dissimule. Son pseudonyme, par exemple : braise et cendres. Il ne livre jamais son vrai patronyme : Frédéric-Louis Sauser, né en 1887 dans une cité placide, La Chaux-de-Fonds, en Suisse. Mais qu’importe, il raconte qu’étaient glissées sous la porte de la maison des lettres qu’envoyaient de tous les coins du monde des oncles idéalisés : il en collectionnait avidement les timbres multicolores. Comment dans ces conditions passer des examens ? Surtout quand le père est lui-même un inventeur inouï."
(France inter)