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Articles récents

L'Amoureux

22 Novembre 2024

L'Amoureux

ROLAND BARTHES écrit : "FRAGMENTS D'UN DISCOURS AMOUREUX"

Un classique du genre...

 « Le fragment a son idéal : une haute condensation, non de pensée, ou de sagesse, ou de vérité (comme dans la Maxime) mais de musique », résumait Roland Barthes (dans Roland Barthes par lui-même),

« Suis-je amoureux ? – Oui, puisque j’attends. » L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n’attend pas ; j’essaie de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend.(...) J’attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung (Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt ; moi, je n’attends qu’un coup de téléphone, mais c’est la même angoisse. Tout est solennel : je n’ai pas le sens des proportions. »

 

Roland Barthes

Roland Barthes

Les amants heureux COURBET

Les amants heureux COURBET

L'Amoureux

"Qu'est ce que c'est, aimer? Ce n'est pas s'enfermer dans la même maison, s'étouffer dans la même parole, s'assombrir dans la même histoire. Ce n'est pas remplir un vide, effacer une distance. 

Aimer c'est prendre soin de la solitude de l'autre, sans jamais prétendre la combler ni même la connaître."

" Christian Bobin (La merveille et l'obscur)

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Dans la lumière tremblante

21 Novembre 2024

EGON SCHIELE A DIT:     « L’art ne peut être moderne. L’art est primordialement éternel. »

EGON SCHIELE A DIT: « L’art ne peut être moderne. L’art est primordialement éternel. »

"L'artiste ressent aisément
la grande lumière tremblante,
la chaleur,
le souffle des êtres vivants
l'émergence
et la disparition."
 
 Egon Schiele
THE LOVERS

THE LOVERS

       Je peins la lumière qui vient de tous les corps" Egon Schiele

SELF PORTAIT

SELF PORTAIT

"Artiste torturé, connu pour ses personnages aux attitudes faméliques, Egon Schiele (1890–1918) est l’un des grands peintres autrichiens de la fin du XIXe siècle. Son œuvre graphique et picturale s’épanouit dans le contexte de la Vienne symboliste. Schiele est proche de la Sécession viennoise et de Gustav Klimt, son fondateur, dont il partage le goût pour les portraits, les femmes, un style décoratif et l’érotisme complexe. Sa courte vie sera marquée par le scandale." (Beaux Arts)

FIELD OF FLOWERS

FIELD OF FLOWERS

"J'ai vu le parc: vert jaune, vert bleu, vert rouge, vert mauve, vert soleil et vert tremblé -
et j'ai écouté les fleurs d'orangers épanouies"
Egon Schiele

 

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AD HOC

20 Novembre 2024

 

 

"Amor Omnia Vincit"

(L'amour conquiert tout.)

– Virgile, Eclogues X.

 

La question du latin

 

"Cette question du latin, dont on nous abrutit depuis quelque temps, me rappelle une histoire, une histoire de ma jeunesse.
Je finissais mes études chez un marchand de soupe, d’une grande ville du Centre, à l’institution Robineau, célèbre dans toute la province par la force des études latines qu’on y faisait.
Depuis dix ans, l’institution Robineau battait, à tous les concours, le lycée impérial de la ville et tous les collèges des sous-préfectures, et ses succès constants étaient dus, disait-on, à un pion, un simple pion, M. Piquedent, ou plutôt le père Piquedent.
C’était un de ces demi-vieux tout gris, dont il est impossible de connaître l’âge et dont on devine l’histoire à première vue. Entré comme pion à vingt ans dans une institution quelconque, afin de pouvoir pousser ses études jusqu’à la licence ès lettres d’abord, et jusqu’au doctorat ensuite, il s’était trouvé engrené de telle sorte dans cette vie sinistre qu’il était resté pion toute sa vie. Mais son amour pour le latin ne l’avait pas quitté et le harcelait à la façon d’une passion malsaine. Il continuait à lire les poètes, les prosateurs, les historiens, à les interpréter, à les pénétrer, à les commenter, avec une persévérance qui touchait à la manie.
Un jour, l’idée lui vint de forcer tous les élèves de son étude à ne lui répondre qu’en latin ; et il persista dans cette résolution, jusqu’au moment où ils furent capables de soutenir avec lui une conversation entière comme ils l’eussent fait dans leur langue maternelle.
Il les écoutait ainsi qu’un chef d’orchestre écoute répéter ses musiciens, et à tout moment frappant son pupitre de sa règle :
— Monsieur Lefrère, monsieur Lefrère, vous faites un solécisme ! Vous ne vous rappelez donc pas la règle ?...
— Monsieur Plantel, votre tournure de phrase est toute française et nullement latine. Il faut comprendre le génie d’une langue. Tenez, écoutez-moi...
Or il arriva que les élèves de l’institution Robineau emportèrent, en fin d’année, tous les prix de thème, version et discours latins.
L’an suivant, le patron, un petit homme rusé comme un singe, dont il avait d’ailleurs le physique grimaçant et grotesque, fit imprimer sur ses programmes, sur ses réclames et peindre sur la porte de son institution :

« Spécialités d’études latines. — Cinq premiers prix remportés dans les cinq classes du lycée.

« Deux prix d’honneur au Concours général avec tous les lycées et collèges de France. »

Pendant dix ans l’institution Robineau triompha de la même façon. Or, mon père, alléché par ces succès, me mit comme externe chez ce Robineau que nous appelions Robinetto ou Robinettino, et me fit prendre des répétitions spéciales avec le père Piquedent, moyennant cinq francs l’heure, sur lesquels le pion touchait deux francs et le patron trois francs. J’avais alors dix-huit ans, et j’étais en philosophie.
Ces répétitions avaient lieu dans une petite chambre qui donnait sur la rue. Il advint que le père Piquedent, au lieu de me parler latin, comme il faisait à l’étude, me raconta ses chagrins en français. Sans parents, sans amis, le pauvre bonhomme me prit en affection et versa dans mon cœur sa misère.
Jamais depuis dix ou quinze ans il n’avait causé seul à seul avec quelqu’un.
— Je suis comme un chêne dans un désert, disait-il. Sicut quercus in solitudine.
Les autres pions le dégoûtaient ; il ne connaissait personne en ville, puisqu’il n’avait aucune liberté pour se faire des relations.
— Pas même les nuits, mon ami, et c’est le plus dur pour moi. Tout mon rêve serait d’avoir une chambre avec mes meubles, mes livres, de petites choses qui m’appartiendraient et auxquelles les autres ne pourraient pas toucher. Et je n’ai rien à moi, rien que ma culotte et ma redingote, rien, pas même mon matelas et mon oreiller ! Je n’ai pas quatre murs où m’enfermer, excepté quand je viens pour donner une leçon dans cette chambre. Comprenez-vous ça, vous, un homme qui passe toute sa vie sans avoir jamais le droit, sans trouver jamais le temps de s’enfermer tout seul, n’importe où, pour penser, pour réfléchir, pour travailler, pour rêver ? Ah ! mon cher, une clef, la clef d’une porte qu’on peut fermer, voilà le bonheur, le voilà, le seul bonheur !
Ici, pendant le jour, l’étude avec tous ces galopins qui remuent, et pendant la nuit le dortoir avec ces mêmes galopins, qui ronflent. Et je dors dans un lit public au bout des deux files de ces lits de polissons que je dois surveiller. Je ne peux jamais être seul, jamais ! Si je sors, je trouve la rue pleine de monde, et quand je suis fatigué de marcher, j’entre dans un café plein de fumeurs et de joueurs de billard. Je vous dis que c’est un bagne.
Je lui demandais :
— Pourquoi n’avez-vous pas fait autre chose, monsieur Piquedent ?
Il s’écriait :
— Et quoi, mon petit ami, quoi ? Je ne suis ni bottier, ni menuisier, ni chapelier, ni boulanger, ni coiffeur. Je ne sais que le latin, moi, et je n’ai pas de diplôme qui me permette de le vendre cher. Si j’étais docteur, je vendrais cent francs ce que je vends cent sous ; et je le fournirais sans doute de moins bonne qualité, car mon titre suffirait à soutenir ma réputation.
Parfois il me disait :
— Je n’ai de repos dans la vie que les heures passées avec vous. Ne craignez rien, vous n’y perdrez pas. À l’étude, je me rattraperai en vous faisant parler deux fois plus que les autres.
Un jour je m’enhardis, et je lui offris une cigarette. Il me contempla d’abord avec stupeur, puis il regarda la porte :
— Si on entrait, mon cher !
— Eh bien, fumons à la fenêtre, lui dis-je.
Et nous allâmes nous accouder à la fenêtre sur la rue en cachant au fond de nos mains arrondies en coquille les minces rouleaux de tabac.
En face de nous était une boutique de repasseuses : quatre femmes en caraco blanc promenaient sur le linge, étalé devant elles, le fer lourd et chaud qui dégageait une buée.
Tout à coup une autre, une cinquième, portant au bras un large panier qui lui faisait plier la taille, sortit pour aller rendre aux clients leurs chemises, leurs mouchoirs et leurs draps. Elle s’arrêta sur la porte comme si elle eût été fatiguée déjà ; puis elle leva les yeux, sourit en nous voyant fumer, nous jeta, de sa main restée libre, un baiser narquois d’ouvrière insouciante ; et elle s’en alla d’un pas lent, en traînant ses chaussures.
C’était une fille de vingt ans, petite, un peu maigre, pâle, assez jolie, l’air gamin, les yeux rieurs sous des cheveux blonds mal peignés.
Le père Piquedent, ému, murmura :
— Quel métier, pour une femme ! Un vrai métier de cheval.
Et il s’attendrit sur la misère du peuple. Il avait un cœur exalté de démocrate sentimental et il parlait des fatigues ouvrières avec des phrases de Jean-Jacques Rousseau et des larmoiements dans la gorge.
Le lendemain, comme nous étions accoudés à la même fenêtre, la même ouvrière nous aperçut et nous cria : « Bonjour les écoliers ! » d’une petite voix drôle, en nous faisant la nique avec ses mains.
Je lui jetai une cigarette, qu’elle se mit aussitôt à fumer. Et les quatre autres repasseuses se précipitèrent sur la porte, les mains tendues, afin d’en avoir aussi.
Et, chaque jour, un commerce d’amitié s’établit entre les travailleuses du trottoir et les fainéants de la pension.
Le père Piquedent était vraiment comique à voir. Il tremblait d’être aperçu, car il aurait pu perdre sa place, et il faisait des gestes timides et farces, toute une mimique d’amoureux sur la scène, à laquelle les femmes répondaient par une mitraille de baisers.
Une idée perfide me germait dans la tête. Un jour, en entrant dans notre chambre, je dis, tout bas, au vieux pion :
— Vous ne croiriez pas, monsieur Piquedent, j’ai rencontré la petite blanchisseuse ! Vous savez bien, celle au panier, et je lui ai parlé !
Il demanda, un peu troublé par le ton que j’avais pris :
— Que vous a-t-elle dit ?
— Elle m’a dit... mon Dieu... elle m’a dit... qu’elle vous trouvait très bien... Au fond, je crois... je crois... qu’elle est un peu amoureuse de vous...
Je le vis pâlir ; il reprit :
— Elle se moque de moi, sans doute. Ces choses-là n’arrivent pas à mon âge.
Je dis gravement :
— Pourquoi donc ? Vous êtes très bien !
Comme je le sentais touché par ma ruse, je n’insistai pas.
Mais, chaque jour, je prétendis avoir rencontré la petite et lui avoir parlé de lui ; si bien qu’il finit par me croire et par envoyer à l’ouvrière des baisers ardents et convaincus.
Or, il arriva qu’un matin, en me rendant à la pension, je la rencontrai vraiment. Je l’abordai sans hésiter comme si je la connaissais depuis dix ans.
— Bonjour, mademoiselle. Vous allez bien ?
— Fort bien, monsieur, je vous remercie.
— Voulez-vous une cigarette ?
— Oh ! pas dans la rue.
— Vous la fumerez chez vous.
— Alors, je veux bien.
— Dites donc, mademoiselle, vous ne savez pas ?
— Quoi donc, monsieur ?
— Le vieux, mon vieux professeur...
— Le père Piquedent ?
— Oui, le père Piquedent. Vous savez donc son nom ?
— Parbleu ! Eh bien ?
— Eh bien, il est amoureux de vous !
Elle se mit à rire comme une folle et s’écria :
— C’te blague !
— Mais non, ce n’est pas une blague. Il me parle de vous tout le temps des leçons. Je parie qu’il vous épousera, moi !
Elle cessa de rire. L’idée du mariage rend graves toutes les filles. Puis elle répéta incrédule :
— C’te blague !
— Je vous jure que c’est vrai.
Elle ramassa son panier posé devant ses pieds :
— Eh bien ! nous verrons, dit-elle.
Et elle s’en alla.
Aussitôt entré à la pension, je pris à part le père Piquedent :
— Il faut lui écrire ; elle est folle de vous.
Et il écrivit une longue lettre doucement tendre, pleine de phrases et de périphrases, de métaphores et de comparaisons, de philosophie et de galanterie universitaire, un vrai chef-d’œuvre de grâce burlesque, que je me chargeai de remettre à la jeune personne.
Elle la lut avec gravité, avec émotion, puis elle murmura :
— Comme il écrit bien ! On voit qu’il a reçu de l’éducation ! C’est-il vrai qu’il m’épouserait ?
Je répondis intrépidement :
— Parbleu ! Il en perd la tête.
— Alors il faut qu’il m’invite à dîner dimanche à l’île des Fleurs.
Je promis qu’elle serait invitée.
Le père Piquedent fut très touché de tout ce que je lui racontai d’elle.
J’ajoutai :
— Elle vous aime, monsieur Piquedent ; et je la crois une honnête fille. Il ne faut pas la séduire et l’abandonner ensuite !
Il répondit avec fermeté :
— Moi aussi je suis un honnête homme, mon ami.
Je n’avais, je l’avoue, aucun projet. Je faisais une farce, une farce d’écolier, rien de plus. J’avais deviné la naïveté du vieux pion, son innocence et sa faiblesse. Je m’amusais sans me demander comment cela tournerait. J’avais dix-huit ans, et je passais pour un madré farceur, au lycée, depuis longtemps déjà.
Donc il fut convenu que le père Piquedent et moi partirions en fiacre jusqu’au bac de la Queue-de-Vache, nous y trouverions Angèle, et je les ferais monter dans mon bateau, car je canotais en ce temps-là. Je les conduirais ensuite à l’île des Fleurs, où nous dînerions tous les trois. J’avais imposé ma présence, pour bien jouir de mon triomphe, et le vieux, acceptant ma combinaison, prouvait bien qu’il perdait la tête en effet en exposant ainsi sa place.
Quand nous arrivâmes au bac, où mon canot était amarré depuis le matin, j’aperçus dans l’herbe, ou plutôt au-dessus des hautes herbes de la berge, une ombrelle rouge énorme, pareille à un coquelicot monstrueux. Sous l’ombrelle nous attendait la petite blanchisseuse endimanchée. Je fus surpris ; elle était vraiment gentille, bien que pâlotte, et gracieuse, bien que d’allure un peu faubourienne.
Le père Piquedent lui tira son chapeau en s’inclinant. Elle lui tendit la main, et ils se regardèrent sans dire un mot. Puis ils montèrent dans mon bateau et je pris les rames.
Ils étaient assis côte à côte, sur le banc d’arrière.
Le vieux parla le premier :
— Voilà un joli temps, pour une promenade en barque.
Elle murmura :
— Oh ! oui.
Elle laissait traîner sa main dans le courant, effleurant l’eau de ses doigts, qui soulevaient un mince filet transparent, pareil à une lame de verre. Cela faisait un bruit léger, un gentil clapot, le long du canot.
Quand on fut dans le restaurant, elle retrouva la parole, commanda le dîner : une friture, un poulet et de la salade ; puis elle nous entraîna dans l’île, qu’elle connaissait parfaitement.
Alors elle fut gaie, gamine et même assez moqueuse.
Jusqu’au dessert, il ne fut pas question d’amour. J’avais offert du champagne, et le père Piquedent était gris. Un peu partie elle-même, elle l’appelait :
— Monsieur Piquenez.
Il dit tout à coup :
— Mademoiselle, M. Raoul vous a communiqué mes sentiments.
Elle devint sérieuse comme un juge.
— Oui, monsieur !
— Y répondez-vous ?
— On ne répond jamais à ces questions-là !
Il soufflait d’émotion et reprit :
— Enfin, un jour viendra-t-il où je pourrai vous plaire ?
Elle sourit :
— Gros bête ! Vous êtes très gentil.
— Enfin, mademoiselle, pensez-vous que plus tard, nous pourrions... ?
Elle hésita, une seconde ; puis d’une voix tremblante :
— C’est pour m’épouser que vous dites ça ? Car jamais autrement, vous savez ?
— Oui, mademoiselle !
— Eh bien ! ça va, monsieur Piquenez !
C’est ainsi que ces deux étourneaux se promirent le mariage, par la faute d’un galopin. Mais je ne croyais pas cela sérieux ; ni eux non plus, peut-être. Une hésitation lui vint à elle :
— Vous savez, je n’ai rien, pas quatre sous.
Il balbutia, car il était ivre comme Silène :
— Moi, j’ai cinq mille francs d’économies.
Elle s’écria triomphante :
— Alors nous pourrions nous établir ?
Il devint inquiet :
— Nous établir quoi ?
— Est-ce que je sais, moi ? Nous verrons. Avec cinq mille francs, on fait bien des choses. Vous ne voulez pas que j’aille habiter dans votre pension, n’est-ce pas ?
Il n’avait point prévu jusque-là, et il bégayait fort perplexe :
— Nous établir quoi ? Ça n’est pas commode ! Moi je ne sais que le latin !
Elle réfléchissait à son tour, passant en revue toutes les professions qu’elle avait ambitionnées.
— Vous ne pourriez pas être médecin ?
— Non, je n’ai pas de diplôme.
— Ni pharmacien ?
— Pas davantage.
Elle poussa un cri de joie. Elle avait trouvé.
— Alors nous achèterons une épicerie ! Oh ! quelle chance ! nous achèterons une épicerie ! Pas grosse par exemple ; avec cinq mille francs on ne va pas loin.
Il eut une révolte :
— Non, je ne peux pas être épicier... Je suis... je suis... je suis trop connu... Je ne sais que... que... que le latin... moi...
Mais elle lui enfonçait dans la bouche un verre plein de champagne. Il but et se tut.
Nous remontâmes dans le bateau. La nuit était noire, très noire. Je vis bien, cependant, qu’ils se tenaient par la taille et qu’ils s’embrassèrent plusieurs fois.
Ce fut une catastrophe épouvantable. Notre escapade, découverte, fit chasser le père Piquedent. Et mon père, indigné, m’envoya finir ma philosophie dans la pension Ribaudet.
Je passai mon bachot six semaines plus tard. Puis j’allai à Paris faire mon droit ; et je ne revins dans ma ville natale qu’après deux ans.
Au détour de la rue du Serpent une boutique m’accrocha l’œil. On lisait : Produits coloniaux Piquedent. Puis dessous, afin de renseigner les plus ignorants : Épicerie.
Je m’écriai :
— Quantum mutatus ab illo !
Il leva la tête, lâcha sa cliente et se précipita sur moi les mains tendues.
— Ah ! mon jeune ami, mon jeune ami, vous voici ! Quelle chance ! Quelle chance !
Une belle femme, très ronde, quitta brusquement le comptoir et se jeta sur mon cœur. J’eus de la peine à la reconnaître tant elle avait engraissé.
Je demandai :
— Alors ça va ?
Piquedent s’était remis à peser :
— Oh ! très bien, très bien, très bien. J’ai gagné trois mille francs nets, cette année !
— Et le latin, monsieur Piquedent ?
— Oh ! mon Dieu, le latin, le latin, le latin, voyez-vous, il ne nourrit pas son homme !"
 
 
2 septembre 1886, GUY DE MAUPASSANT ( Texte publié dans Le Gaulois du 2 septembre 1886, puis publié dans le recueil posthume Le colporteur (pp. 251-273).)
 
 
 
AD HOC
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JE DIS CROONERS

19 Novembre 2024

INTERVIEW à propos et en complément du biopic Mr AZNAVOUR

INTERVIEW à propos et en complément du biopic Mr AZNAVOUR

Charles Dumont, né le 26 mars 1929 à Cahors et mort le 18 novembre 2024 à Paris

Charles Dumont, né le 26 mars 1929 à Cahors et mort le 18 novembre 2024 à Paris

Dumont, Piaf,Aznavour

Dumont, Piaf,Aznavour

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Sur la portée du jour

17 Novembre 2024

 

 

"Prendre les mots dans ses mains, les pétrir de larmes et de sourires, les malaxer,  les embrasser, les enlacer et les étreindre: les voici pâte à papier-soi(e). 

Un rayon de lune les caresse, le soleil s’en mêle, une boule de noël invisible naît sous nos yeux qui n’en reviennent pas de tant de temps tailleur de jade, dans la veinure du précieux rayon vert."

Sur la portée du jour

 

 

"Vrille vole le goéland

Sous son aile

Fendre l’espace 

Dans le souffle bleu

De la mer "               
  

MOUETTES NICOLAS DE STAËL

MOUETTES NICOLAS DE STAËL

AUTOMNE VEZELAY . Photo Anny C.

AUTOMNE VEZELAY . Photo Anny C.

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JE DIS "ETREINTE"

15 Novembre 2024

En ces temps empoisonnés, voici l' antidote étoilé...

JE DIS "ETREINTE"

Je ne crois pas au ‘coup de vieux’, la vie est un élan continué” Pascal Quignard

 

"J'ai écrit pour être immergé dans ce que je ne savais pas, pour que le temps passe plus vite que moi-même "

 Pascal Quignard

 

"L’énigme de la sexualité et du désir est l’un des grands dadas de Pascal Quignard. À 76 ans, et puisque « toute étude est une joie », l’écrivain français en remet une couche, interrogeant et approfondissant sa fascination pour l’énigme éternelle et indépassable du désir et des origines, pour ce sacrement émouvant et naturel qu’est

Pascal Quignard

Pascal Quignard

Dans "Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour" aux éditions du Seuil, Pascal Quignard dévoile ce récit où se mêle poésie, mythe, psychanalyse et approche historique pour évoquer l'étreinte sexuelle.

"Si ces Compléments ne prétendent pas faire œuvre de « Défense et illustration de l'amour et de la sexualité », s'ils ne revêtent pas les atours du manifeste mais nous enveloppent d'histoires, de légendes, d'anecdotes sensibles et oniriques convoquant Montaigne, La Boétie, Emily Brontë, Marie Morel, Rousseau, Pontalis, Tristan et Iseut, saint Marc, saint Bruno et tant d'autres empêcheurs de penser en rond, leur lecture éveille nos sens et notre esprit, vient titiller la source de nos interdits, dégage l'horizon embrumé de nos représentations, et nous interroge : qui donc a le droit de nous étriquer, de borner notre imaginaire ?" (Le Point)

&

Promesse des étreintes:

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-entretien-litteraire-de-mathias-enard/promesse-des-etreintes-entretien-avec-le-romancier-pascal-quignard-9940859

 

"Nous tombons de plus vieux que nous, nous sommes naufragés de mers plus anciennes. Nous sommes déménagés de l'autre en soi. 

Le mot METAPHORA, en Grèce, veut dire"déménagement" ( c'est écrit sur tous les camions de déménagement ). "

 

JE DIS "ETREINTE"

extrait:

 

"Ceux qui diminuent l'amour, soit dans la sublimation, soit dans la vulgarité, blasphèment et nous blessent.

Celles ou ceux qui engloutissent leurs corps sous les mots du langage, ceux ou celles qui enfouissent ou dissimulent leur désir sous les mots abstraits, et les phrases infinies, sont indignes de notre affection.

Tous ceux qui subordonnent leur abandon à la bénédiction de la religion, tous ceux qui le verrouillent dans les liens du maraige, de l'intérêt, de la généalogie, de l'héritage, de la communauté, de l'état, lancent des injures à la passion insubordonnée de l'amour.

Même ils nous maudissent.

Le retour de l'autre corps, animal, entièrement dépouillé de ses vêtements, nu comme jadis dans le ventre de sa mère, tout à coup apparaissant à l'intérieur du réel, dans l'ombre de la chambre, est peut-être la seule grande chose bouleversante qui vaille dans les jours.

Ce réel maudit est la merveille même."

 

Fête

 

 
Dans les grandes eaux de ma mère
je suis né en hiver
une nuit de février
Des mois avant
en plein printemps
il y a eu
un feu d’artifice entre mes parents
c’était le soleil de la vie
et moi déjà j’étais dedans
Ils m’ont versé le sang dans le corps
c’était le vin d’une source
et pas celui d’une cave


Et moi aussi un jour
Comme eux je m’en irai


 
Jacques Prévert
JE DIS "ETREINTE"
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JE DIS:"Gratitude"

14 Novembre 2024

«Intrusions dans l'intime, retours à l'enfance, doutes, interrogations, réflexions diverses, notes sur des personnes rencontrées..., ce Journal répond au besoin que j'ai de retenir ce qui m'échappe, cette vie qui me traverse et dont je tiens à garder la trace. Certes, le temps emporte tout, mais donner forme à ce que je veux ne pas perdre, c'est mieux me comprendre, c'est dégager le sens de ce qui m'échoit. Et au terme de la moisson engrangée, c'est offrir les mots rassemblés à cet autre qui se cherche. En espérant le rejoindre dans sa solitude et lui être ce compagnon qui chemine à ses côtés.» Charles Juliet

«Intrusions dans l'intime, retours à l'enfance, doutes, interrogations, réflexions diverses, notes sur des personnes rencontrées..., ce Journal répond au besoin que j'ai de retenir ce qui m'échappe, cette vie qui me traverse et dont je tiens à garder la trace. Certes, le temps emporte tout, mais donner forme à ce que je veux ne pas perdre, c'est mieux me comprendre, c'est dégager le sens de ce qui m'échoit. Et au terme de la moisson engrangée, c'est offrir les mots rassemblés à cet autre qui se cherche. En espérant le rejoindre dans sa solitude et lui être ce compagnon qui chemine à ses côtés.» Charles Juliet

 

 

EXTRAIT:

"15 novembre 2005

(...) Son hypersensibilité m'a fait penser à celle de Virginia Woolf. Elle aussi souffrait d'être souvent épuisée par ce qui l'émouvait ou la déchirait.

Un jour, B. se trouvait près d'un enfant de cinq ans qui était appuyé contre un arbre, le regard dans le vide. Il était beau et elle l'admirait. Tournant la tête, il avait perçu ce qu'elle ressentait, et il lui avait dit :

- Toi aussi tu es belle."

 

JE DIS:"Gratitude"
CEZANNE

CEZANNE

"Ce qui importe vraiment, c'est d'en finir avec ce silence et cette solitude, de se remettre à respirer et de retrouver la solidarité." Mark Rothko.

( extrait du livre de Charles Juliet "Ces mots qui nourrissent et qui apaisent", phrases et textes relevés au cours de ses lectures.)

JE DIS:"Gratitude"
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JE DIS "BONTÉ"

13 Novembre 2024

« L’influence de l'odeur des croissants chauds… »  tient son titre d’une expérience comportementaliste réelle. Il a été prouvé, par l’expérience, que les gens sont plus enclins à donner une pièce à un clochard s’ils côtoient une boulangerie (ou tout autre commerce aux effluves enchanteresses) que s’ils se promènent dans une rue pleine de poubelles.

« L’influence de l'odeur des croissants chauds… » tient son titre d’une expérience comportementaliste réelle. Il a été prouvé, par l’expérience, que les gens sont plus enclins à donner une pièce à un clochard s’ils côtoient une boulangerie (ou tout autre commerce aux effluves enchanteresses) que s’ils se promènent dans une rue pleine de poubelles.

Pommes Cézanne

Pommes Cézanne

"Il faut plus d’une pomme
Pour remplir un panier.
Il faut plus d’un panier
Pour que chante un verger.
Mais il ne faut qu’un homme
Pour qu’un peu de bonté
Luise comme une pomme
Que l’on va partager."

Maurice Carême

Maurice Carême

"Il lui offrit un collier d'or.
      Elle voulut encor
Des gants, des bas, des souliers d'or,
Des robes et des manteaux d'or.
A la fin, elle eut tout en or :
Sa vaisselle, son lit, ses clés,
Ses tapis et jusqu'à la corde
A pendre son linge aux fils d'or.
      Mais dans son corps,
Ne battit plus qu'un coeur en or
Insensible à tout, même à l'or.

Le fils prodique, Rembrandt

Le fils prodique, Rembrandt

« Dora Diamant à qui l’on demandait  pourquoi Kafka lui avait fait une si forte impression, répondait qu’il lui était apparu dès le premier soir comme l’incarnation de ce qu’était un authentique être humain. Elle racontait l’anecdote suivante : quand le dîner s’est achevé ce soir - là, un petit garçon a glissé et est tombé parterre, tous les autres gamins étaient sur le point d’éclater de rire mais Kafka les a pris de court en disant au petit garçon : « Comme tu es bien tombé, et avec quelle grâce tu t’es relevé ! »

Dora a vu comment il avait sauvé le petit garçon de la honte, de l’humiliation, et elle a compris combien Kafka essayait de sauver chacun, chaque chose… » (Radio France)

(cité dans "Nid D'abeille" p.58 / Anny C.)

 

JE DIS "BONTÉ"
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Je dis douceur...

12 Novembre 2024

Je dis douceur...
Je dis douceur...

Le 21 juillet 2017, sa mère  Anne Dufourmantelle, philosophe, auteure d'Éloge du risque et de Puissance de la douceur, se noyait à 53 ans au large de Ramatuelle en sauvant le fils d'une amie, et pour sa fille Clara, 26 ans, le monde s'est dédoublé. « Je ne percevais plus les choses comme des choses réelles / Le monde s'est dédoublé. » Ces mots, elle les répète. Ils l'accompagnent comme des talismans. De sa voix grave, elle se met même à les chanter.

"La joie est l'un des noms de la douceur.

Le blanc de Chardin, lait, bougie, clarté infuse le noir et fait nappe, écarte la pesanteur, soulève l'opacité.Une clarté antécédente.Pas une qualité de l'être mais de la présence pure. 

Le bleu de la madone de parto de Piero de la Francesca. Le bleu de cette fresque est une empreinte qui ouvre une nuit claire sur le mystère.

La douceur s'oppose à la passion et aux jeux de miroirs narcissiques que celle-ci favorise.Il y a une puissance en elle qui, loin de la tempérance ou de la tiédeur, emporterait dans sa déferlante une ferveur qui est au autre nom de l'extase.

Qualité charnelle autant que spirituelle, la douceur est une érotique du désir dont l'intelligence du désir de l'autre ne cherche ni captation ni contrainte, mais le jeu ouvert de tous les regsitres de la perception." (...)

ANNE DUFOURMANTELLE (Puissance de la douceur)

Eugène guillevic

Eugène guillevic

Je dis : douceur.

Je dis : douceur des mots
Quand tu rentres le soir du travail harassant
Et que des mots t'accueillent
Qui te donnent du temps.

Car on tue dans le monde
Et tout massacre nous vieillit.

Je dis : douceur,
Pensant aussi
À des feuilles en voie de sortir du bourgeon,
À des cieux, à de l'eau dans les journées d'été,
À des poignées de main.

Je dis : douceur, pensant aux heures d'amitié,
À des moments qui disent
Le temps de la douceur venant pour tout de bon,

Cet air tout neuf,
Qui pour durer s'installera.

 

 

 

CHARDIN LA BULLE DE SAVON 1739

CHARDIN LA BULLE DE SAVON 1739

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11 NOVEMBRE 2024

11 Novembre 2024

Pierre-Yves Fontaine, ancien professeur d'arts plastique à Orthez, a créé "la Fresque de la Tranchée". Elle est installée dans la crypte du cimetière militaire Saint-Léon à Bayonne. "Je ne voulais pas raconter l'histoire de ces hommes de manière pathétique et larmoyante, mais avec dignité." PY Fontaine

Pierre-Yves Fontaine, ancien professeur d'arts plastique à Orthez, a créé "la Fresque de la Tranchée". Elle est installée dans la crypte du cimetière militaire Saint-Léon à Bayonne. "Je ne voulais pas raconter l'histoire de ces hommes de manière pathétique et larmoyante, mais avec dignité." PY Fontaine

 

Le dormeur du val
Arthur Rimbaud

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Arthur Rimbaud, octobre 1870

 

11 NOVEMBRE 2024

Apollinaire 

poète-soldat

 

Il pleut lentement. Il fait froid.
Des rafales passent lentement, venant des Cévennes.
Mon cœur se fend en pensant à mes amis qui souffrent pour hâter la
victoire.
Il pleut.
La porte Auguste ouvre la bouche comme pour le dernier soupir.
Il pleut et moi, je pleure mes amis que la pluie enchaîne à l’infini.
Ô pluie ! Ô belle pluie d’acier !
Change-toi en couronne infinie pour mes amis !
Couronne mes amis vainqueurs et change-toi, ô pluie de fer,
en rayons d’or.
Éclatez, fanfares ! Au beau soleil victorieux, que deviendra la triste
pluie ?

(in Poèmes épistolaires)

 

&

 

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
 

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier

 

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

 

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

 

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

 

(in Poèmes à LOU)

11 NOVEMBRE 2024
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