"UN HOMME,ÇA S'EMPÊCHE"
(...)« Peut-être. Mais ils ont tort. Un homme ne fait pas ça . » Levesque avait dit que pour eux, dans certaines circonstances, un homme doit tout se permettre et tout détruire. Mais Cormery avait crié comme pris de folie furieuse : “Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce que c’est un homme, ou sinon…”. Et puis il s’était calmé. “Moi, avait-il dit, d’une voix sourde, je suis pauvre, je sors de l’orphelinat, on me met cet habit, on me traîne à la guerre, mais je m’empêche. »
Albert Camus, Le Premier Homme
"UN AMI, ÇA S'ACCEPTE"
"Il y a si peu d'occasions d'amitié vraie aujourd'hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l'autre plus fort qu'il n'est, notre force est ailleurs, dans la fidélité."
Albert Camus, (Amitié avec René Char)
"UN AMOUR, ÇA SE SITUE"
À Maria Casarès, le 6 janvier 1950
« Maintenant que tu m’as découvert le vrai prix des choses, tout ce qui n’est pas toi, me paraît dénué de sens – comme si on m’empêchait d’être celui que maintenant je suis. »
Albert Camus, correspondance
LE POUVOIR, C'EST ÇA?
"Caligula : Bonjour, Hélicon.
Hélicon : Tu sembles fatigué.
Caligula : J’ai beaucoup marché.
Hélicon : Oui, ton absence a duré longtemps.
Caligula : C’était difficile à trouver.
Hélicon : Quoi donc ?
Caligula : Ce que je voulais.
Hélicon : Et que voulais-tu ?
Caligula : La lune.
Hélicon : Quoi ?
Caligula : Oui, je voulais la lune.
Hélicon : Ah ! pour quoi faire ?
Caligula : Eh bien... C’est une des choses que je n’ai pas.
Hélicon : Bien sûr. Et maintenant, tout est arrangé ?
Caligula : Non, je n’ai pas pu l’avoir.
Hélicon : C’est ennuyeux.
Caligula : Oui, c’est pour cela que je suis fatigué,Hélicon !
Hélicon : Oui, Caïus.
Caligula : Tu penses que je suis fou.
Hélicon : Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis bien trop intelligent pour ça."
CALIGULA Albert Camus (extrait)
KAMEL DAOUD
PRIX GONCOURT 2024
« Camus aimait la vie avec l’intensité d’un mourant »
+
KAMEL DAOUD...
"Les textes de Camus m’aident à vivre au présent. Étrangement, ses textes ne sont pas des textes du « passé », ils ne sont jamais un souvenir, un récit clos sur sa narration et sa conjugaison, mais un puissant mouvement de rappel au présent. Cet homme aimait la vie avec l’intensité d’un mourant, il avait mille corps comme l’ont les grands malades sur un possible départ, lentement invités par la mort à faire l’inventaire de chaque sensation. J’y aime cette honnêteté bouleversante du vivant qui se sait à la fois riche et continuellement dépossédé, la précision qui élague, la force même de l’alignement entre la métaphore et l’exactitude. J’ai un respect profond pour cette quête de la vérité qui ne se débarrasse pas du corps comme condition pour la retrouver, cette vieille condition de nos religions. Rarement, pour moi, on est si près du corps amoureux. Camus a su garder ses distances avec la vérité et a pris le parti de son corps. Paradoxalement, c’est ce qui nous fait accéder à ce goût d’éternité qui circule à l’intérieur de ses grands textes. Homme moi aussi d’une terre difficile à vivre et à quitter, j’aime chez cet homme, dans son œuvre, le parti pris de la précarité, de la force solaire, de la sensation qui est le contraire d’un Dieu. Tout le reste, ou presque, en Algérie, dans le champ des croyances des miens, m’invite à habiter la mémoire. Camus sollicite mon corps, mes sens."
PRIX GONCOURT 2024