N'est-ce pas une belle façon de se présenter que de faire visiter sa bibliothèque à livres ouverts ?
En atelier d'écriture, nous avons consacré une séance à présenter les nôtres, séance inspirée par Le Book Club de Marie Richeux, sur France Culture.(du lundi au vendredi l'après midi).
Je viens de "visiter" la bibliothèque d'un chorégraphe passionné de lectures depuis son plus jeune âge, son père conduisant un bibliobus (il paraît qu'ils disparaissent, si c'est vrai, c'est une bien mauvaise nouvelle!)
"Je danse parce que je ne trouvais pas les mots"
Dans la bibliothèque de Thierry Thiêu Niang, je suis touchée par la délicatesse passionnée (!) avec laquelle il parle de sa façon de ranger "ces pierres levées"(selon Sartre), de son goût de mettre des objets "choisis" tout près des livres, comme pour leur présenter de nouveaux amis, de sa façon de les classer, de les échanger, de les disposer, de les acheter. Cette visite est rythmée de pas et de mots affirmés qui donnent envie de le suivre, le temps de la visite, dans son intimité.
"L'instant c'est la beauté" dit-il " et la beauté c'est l'instant".
Avant d'être danseur et chorégraphe et de croiser le chemin de grands metteurs en scène comme Patrice Chéreau, Robert Carsen ou Claude Régy, Thierry Thiêu Niang a été instituteur et avant encore, il a été enfant, dit Marie Richeux, " il a vu son père d'origine vietnamienne installer son bibliobus rempli de livres sur les places alsaciennes. Il en a gardé un goût fervent pour la littérature et un attachement puissant aux objets qui la contiennent. Tous les textes qu'il a choisi d'évoquer sont aussi des rencontres d'autrices et d'auteurs, une manière de souligner combien tout est histoire de rencontre " et on le suit dans sa bibliothèque avec la conscience d'un instant privilégié.
A un moment donné, il lit un passage des Mains négatives de Marguerite Duras..."J'ai choisi ce texte parce que je me souviens d'avoir vu le court-métrage, ce film est très étrange, d'une traversée de Paris. Chez Marguerite Duras, j’aime beaucoup cette curiosité, que je peux avoir aussi, qui est d'aller du côté du cinéma, du théâtre, de la poésie ou du réel."
extrait
Les mains négatives
Textes de Marguerite Duras, 1979
"On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique.
Le contour de ces mains – posées grandes ouvertes sur la pierre – était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge.
Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.
Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit
ces mains
ouvertes
Bleues
Et noires
Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit
L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul
L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses
Et il a crié
Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime
Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel
Plates
Posées écartelées sur le granit gris
Pour que quelqu’un les ait vues
Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans
Je t’aime
Je crie que je veux t’aimer, je t’aime
J’aimerai quiconque entendra que je crie
Sur la terre vide resteront ces mains sur la paroi de granit face au fracas de l’océan
Insoutenable
Personne n’entendra plus
Ne verra
Trente mille ans
Ces mains-là, noires
La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir la paroi de pierre
Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait qui criait dans cette lumière blanche
Le désir
le mot n’est pas encore inventé
Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force
et puis il a crié
Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin
Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts
Toi qui est nommée toi qui es douée d’identité je t’aime d’un amour indéfini
Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur
Le vent souffle du continent il repousse l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent
à la paroi
Tout s’écrase
Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime
Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra
Je veux t’aimer je t’aime
Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc
Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi."
Les Mains négatives, dans Le Navire Night, Le Mercure de France, 1979
Mais le mieux est de vous inviter à entrer dans cette bibliothèque, vous y ferez de belles rencontres:
Voilà, c'est fait, vous êtes invités !
Bonne visite!