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Pour toi,

1 Février 2026

POUR TOI

POUR TOI

Pour toi mon amour.
Recueil : Paroles (1946)

 

Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
Mon amour.

Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
Mon amour.

Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
Mon amour.

Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
Mon amour.

 

Jacques Prévert

 

Je T'écris
par Guillevic
 
 
Je t'écris d'un pays où il fait noir

Et ce n'est pas la nuit.

Je t'écris

Parce qu'il fait noir.

Je t'écris sur le mur
Qui est au fond du noir.

*

Il y a le noir puisqu'il me fait t'écrire.
Il y a un mur puisque j'écris dessus
Et c'est pour toi.

Je ne sais pas ce qu'est ce noir,
Je suis dedans.

Je t'écris sur un mur au fond du noir.

Je sais que dehors
Il ne fait pas noir.

*

Le plus souvent le mur est droit,
Mais je crois qu'il s'ineurve.

Lorsque je dis

Qu'il est au fond du noir,

C'est pour me rassurer.

J'écris sur lui

Pour que ce soit utile.

*

Si jamais tu lis sur ce mur
Ce que j'écris pour toi,

Tu sauras peut-être
Où j'étais parqué.

*

Mais pourtant si c'était
Sur ton mur que j'écris,
Sur le mur au fond
Du noir où tu es

Et tu ne saurais pas
Que j'y écris pour toi?

*

Je te sais, soleil,

Je vous sais, pommiers.

Je connais l'étrange
Variété du noir
Qui a nom lumière.

De son royaume j'ai tremblé.

*

Je n'ai pas d'horizon
Au-delà de ce mur
Sur lequel je t'écris.

Je n'écrirai pas plus
Que je ne peux savoir.

*

J'écris la vérité que supporte le mur
Au fond du noir.

*

Dehors il y aurait un autre champ d'action,
La trompette où souffler le jour plus fort que lui,
Comme souffle un seul feu à nu dans les chemins,

Quand midi vient éperonner
Toute la terre permanente.

Mais, dehors, où t'écrire
A défaut de ce mur?

*

Dehors, mais je ne saurais plus
A qui j'écris.

Et que sera, dehors,
Dans le feu et le vent,
Celui qui doit t'écrire?

*

A moins qu'un jour —

Est-ce que ce sera le jour? —

Nous sachions être ensemble, je le veux,

Pour le dehors et pour le noir.

En notre honneur alors
Brûleront de lumière,
Mais à notre mesure,
Les pommiers, les rivières.

Alors je t'écrirai sur ce que tu verras
Flamboyer de tendresse,
Sur toutes choses autour de nous
Dans le dehors et dans le noir.

Je n'aurai plus besoin
De chercher à t'écrire
Sur le mur introuvable
Où j'écris maintenant.

*

Qu'importe après cela
Qu'il reste encore du noir
Dans la grande lumière,
Au fond de la lumière,

Puisque tu seras là
Pour tâtonner ensemble

Et que je t'écrirai

Avec mes lèvres sur ton corps.

*

En attendant j'écris

Sur le mur qui doit être au fond du noir :

«
Je bénis tes genoux,

«
Je pense au jour

«
Où sous mes mains ils trembleront

«
Comme font les feuillages

«
Avec moins de raison. »

*

Et nous irions

Vers la lumière guérissable.

 

Guillevic
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Point d'orgue,

31 Janvier 2026

VENUS KHOURY GAHTA/.     C’est avec une immense tristesse que nous apprenons la mort de Vénus Khoury-Ghata. La grande voix du Liban s’est éteinte à l’âge de 88 ans. Nous perdons une amie très chère à notre cœur et une poétesse dont nous sommes heureux d’avoir publié trois livres. Le dernier, « Qui parle au nom du jasmin », est paru en 2025, accompagné d'une postface de Caroline Boidé.     Nous partageons la peine de tous ses proches. Ed.B Doucey

VENUS KHOURY GAHTA/. C’est avec une immense tristesse que nous apprenons la mort de Vénus Khoury-Ghata. La grande voix du Liban s’est éteinte à l’âge de 88 ans. Nous perdons une amie très chère à notre cœur et une poétesse dont nous sommes heureux d’avoir publié trois livres. Le dernier, « Qui parle au nom du jasmin », est paru en 2025, accompagné d'une postface de Caroline Boidé. Nous partageons la peine de tous ses proches. Ed.B Doucey

JASMIN

JASMIN

|La terre au galop de ses sillons

court à ma rencontre

 

le temps d'éteindre le mégot de mon doigt

d'attacher la ceinture de mes bras

et je me trouve assise dans ma peau

 

prochaine destination

moi-même

 

je suivrai les routes principales de mes veines 

pour atteindre avant la nuit

la capitale de mon cœur

 

– Vénus Khoury-Ghata, « Qui parle au nom du jasmin »

 

« Qui peut parler au nom du jasmin ?
Quand le tonnerre fait éclater le tympan des vieilles herbes et que la pluie, plus basse que la plus basse des luzernes lotit la terre en d’infinis étangs ?
Quand le soleil, les doigts aux grilles se contente d’assister en spectateur ?"

 

 

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Chambres à part,

30 Janvier 2026

 "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas

demeurer en repos, dans une chambre." 

 

 Blaise Pascal — Pensées. 

 

 

 La Chambre de Van Gogh, 1882       "Dans trois lettres à son frère Théo et à Paul Gauguin datées du 16 et 17 octobre 1888, et à sa sœur le 21 octobre 1889, Van Gogh exprime ses intentions, ce qui permet d'avoir le regard du peintre sur ces peintures. Dans la lettre adressée à son frère Théo, il explique qu'il veut exprimer la tranquillité et faire ressortir la simplicité de sa chambre au moyen du symbolisme des couleurs. Pour cela, il décrit : « les murs lilas pâle, le sol d'un rouge rompu et fané, les chaises et lit jaune de chrome, les oreillers et le drap citron vert très pâle, la couverture rouge sang, la table à toilette orangée, la cuvette bleue, la fenêtre verte », affirmant : « J'avais voulu exprimer un repos absolu par tous ces tons divers »       Wikipedia

La Chambre de Van Gogh, 1882 "Dans trois lettres à son frère Théo et à Paul Gauguin datées du 16 et 17 octobre 1888, et à sa sœur le 21 octobre 1889, Van Gogh exprime ses intentions, ce qui permet d'avoir le regard du peintre sur ces peintures. Dans la lettre adressée à son frère Théo, il explique qu'il veut exprimer la tranquillité et faire ressortir la simplicité de sa chambre au moyen du symbolisme des couleurs. Pour cela, il décrit : « les murs lilas pâle, le sol d'un rouge rompu et fané, les chaises et lit jaune de chrome, les oreillers et le drap citron vert très pâle, la couverture rouge sang, la table à toilette orangée, la cuvette bleue, la fenêtre verte », affirmant : « J'avais voulu exprimer un repos absolu par tous ces tons divers » Wikipedia

Chambres d'hiver, chambres d'été

« (...) J’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; – chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon ; (…) »

Marcel Proust, Du côté de chez Swann,1913

 

 

Chambres à part,

 

« Dans la chambre que l’on ne parvenait jamais à rendre assez chaude, je naissais péniblement le 28 janvier 1873... Une quinzaine d'autres 28 janvier passèrent, sans y rien changer, sur cette chambre où je naquis, manifestant une volonté personnelle de vivre et même de vivre longtemps, puisque je viens d'accomplir le soixante-quinzième anniversaire que mes amis autour de moi s'obstinent à appeler ''un beau jour''. Acceptons qu'ils l'aient rendu beau. Ils m'ont donné tant de choses..." 

Colette, Le Fanal bleu, 1949

Chambres à part,
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Chaque rose est une syllabe

27 Janvier 2026

Chaque rose est une syllabe

Tu t’avances pour lire
et les mots se reflètent sur ton visage
le désir prie toujours
même quand la langue se tait
tu t’avances
comme un frère universel
contre le bourdonnement du Grand Malheur
contre les dressages intensifs
tu le sais
chaque rose est une syllabe
précipitée
depuis le dernier étage de la hauteur
chaque rose
est un hommage
au souffle couleur feu
chaque rose
repousse le noir du monde
tu le sais
le souffle est le fil du chapelet
le souffle avec toi
le souffle devant toi
le souffle derrière toi
contre toutes les flaques de néant
tu inclines ton visage
vers le ciel
tu te laisses chuter
vers les constellations
le verbe en croix
et le désordre divin
la pensée est dans la bouche
dit Tzara
le vide se vide de son plein
dit Luca
tu ne laisses pas la mort
descendre vers l’été
tu ne passes rien sous silence
tu enroules l’alphabet sur lui-même
tu remontes vers ton centre
tu t’entraînes pour l’éternité
tu installes des barricades pour les vivants
les hauts vivants
fenêtres ouvertes sur la voix
neige de New York et cendres de Bénarès
les vivants de toujours
boussoles au coeur battant
les vivants qui rattrapent la lumière
les vivants aux langues d’herbes folles
les vivants
jusqu’à l’extrémité des terres
le tourbillon des exilés de tout
le compte à rebours des précipices
porteurs d’offrandes
renverseurs du coeur
les vivants aux énergies sans nombre
ceux qui prennent refuge dans l’immense
les guerriers à la peau sonore
les allumeurs d’amour

(Zéno Bianu)

 

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La jacinthe bleue

26 Janvier 2026

 La beauté vient de l'amour ; l'amour vient de l'attention. 

Christian Bobin
 

La jacinthe bleue

La beauté n'a que toi

Ton cœur est aussi droit que la jacinthe bleue :

la jacinthe a glissé la beauté dans ton âme,
ton âme qui jamais n'a copié sur personne
et ton cœur qui jamais n'a douté de l'azur.
La beauté se portait garante de ton âme,
la beauté qui toujours a pu compter sur toi.
Ne détourne jamais ton regard de l'aurore .
La beauté n'a que toi pour la défendre encore.
Ton regard est si clair qu'il aide la beauté.
Ton âme dépouillait les astres de leurs feux,
ta pensée arrachait sa splendeur au soleil,
tu aidais le soleil à éclairer le monde.
La mort a essayé de te faire mourir :
ton âme a simplement refusé de mourir,
il suffit simplement de refuser la mort.

 

Lydie Dattas

Le livre des anges

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Liberté chérie,

23 Janvier 2026

Liberté chérie,

1984 de Georges Orwell nous rappelle que la pensée critique, la mémoire et le langage sont nos armes les plus précieuses.
Perds-les… et Big Brother gagne.


"Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses ; et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l'appétit : c'est injustice de corrompre ses règles."

1580: Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux (fr)  

&

"J’ai arraché le mot aux crevasses de la langue, 

l’ai amené et planté dans mon jardin, 

que j’ai désherbé, labouré, arrosé,

 jusqu’à ce que le mot germe, fleurisse, 

emplisse le jardin de son parfum."

Arpi Voskanian, « Le mot » 2001  Son recueil de textes intitulé " Tsik " en arménien (qu'on peut traduire par Coucou !) a paru à Erévan en 2001.

&

"Merci aux généreuses, aux généreux, aux galops sans selle, aux guépards, aux grenouilles, aux guérisons, aux guérisseuses, aux graines de lin et de sésame, aux globules blancs, aux globules rouges, merci aux gastéropodes, aux gardiens de la vie sauvage, aux garriguettes, aux garnements, aux galipettes, aux guillemets. 

"Merci aux bords, aux brèches, aux bouts de ficelle, aux boulevards de l’océan, aux bourdons, aux bonheurs du jour, au beurre salé, aux bassines en zinc, au bleu-noir des myrtilles, aux baisers les yeux fermés  (…)

Albane Gellé, 2024"Abécédaire de vive gratitude"

"Le tango du yin et du yang à même l’alphabet à concurrence d’une éclaircie, lampe d’Aladin d’un livre sapientiel que l’on dirait d’oracles" Florence trocmé

Née en 1971 à Guérande (44). Elle habite aujourd’hui à Chênehutte (49). Elle a publié environ trente livres de poèmes. Elle se déplace un peu partout pour des lectures, des rencontres, des formations ou des festivals, autant de manières d’accompagner ses livres et de partager la poésie des autres. Elle anime aussi des journées ressources autour de l'écriture de la gratitude. Par ailleurs, elle accueille des enfants et des familles pour des moments avec ses petits chevaux dans le cadre de sa structure Petits chevaux et compagnie.  

=

 

 
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Avec le maître du haïku,

22 Janvier 2026

Bashô par Hokusaï

Bashô par Hokusaï

Matsuo Bashô  (松尾 芭蕉) grand poète de haïkus japonais du début de la période Edo. Il est né à Ahai-gun, dans la province d'Iga (aujourd'hui Iga City, préfecture de Mie). Son nom d'enfance était Kinsaku. Son prénom était Chuuemon et plus tard Munefusa. Son premier nom de haïku était Sobo, qu'il a ensuite changé en Tousei puis en Haseo. Il était un disciple de Kitamura Kigin.

DATE DE NAISSANCE ET DE DÉCÈS

1644 - 1695

NATIONALITÉ

Japon

 

 

La vie de Basho, fils de samouraï, né près de Kyoto en 1644, fut exclusivement vouée à la poésie. Âgé de treize ans, il apprend auprès d’un maître du haïkaï les premiers rudiments de ce genre. Plus tard, après avoir lui-même fondé une école et connu le succès à Edo (l’actuelle Tokyo), il renonce à la vie mondaine, prend l’habit de moine, et s’installe dans son premier ermitage. Devant sa retraite, il plante un bananier, un basho, offert par l’un de ses disciples – ce qui lui vaudra son pseudonyme. Sa vie est dès lors faite de pauvreté, d’amitiés littéraires et de voyages. Osaka sera le dernier. Après avoir dicté un ultime haïku à ses disciples éplorés, il cesse de s’alimenter, brûle de l’encens, dicte son testament, demande à ses élèves d’écrire des vers pour lui et de le laisser seul. Il meurt le 28 novembre 1694. Sur sa tombe, on plante un basho.

 

Avec le maître du haïku,

      Première neige

     Un flocon est juste assez lourd

     Pour incliner la feuille du glaïeul

       Matsuo Bashõ, Haïkus

Le vent d’hiver souffle

Les yeux des chats

Clignotent

Matsuo Bashõ, Haïkus

Toutes mouillées

Inclinées

Pivoines sous la pluie

Matsuo Bashõ, Haïkus

Vieillards en famille

Déjà des cheveux blancs… des bâtons…

Visite des tombeaux

Matsuo Bashõ, Haïkus

Je ferme ma porte

Silencieusement je me couche

Joie d’être seul

Matsuo Bashõ, Haïkus
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Wanwoo Kim

20 Janvier 2026

Wonwoo Kim
 

 
Artiste coréen vivant en France, Wonwoo Kim est aussi photographe, peintre et cinéaste. Cette pluralité de pratiques irrigue son écriture, qui tient autant de l’installation que du poème. 
 
Hiver Chute Vie brouille ainsi les frontières entre littérature et arts visuels.
 
"Le recueil tout juste publié aux Éditions du Bunker se présente d’emblée comme un livre-objet. Sa couverture bleu ciel, d’une clarté aérienne, annonce le projet : ouvrir l’horizon de la page, transformer l’espace en lieu d’écriture. Ce n’est pas un recueil ordinaire mais une œuvre plastique, à manipuler, à tourner, à retourner. Les poèmes y dessinent une calligraphie moderne, héritière des avant-gardes mais résolument contemporaine. La phrase quitte la linéarité pour se fragmenter, se disperser en cercles, spirales, constellations."  Le contre-hasard

"Le recueil tout juste publié aux Éditions du Bunker se présente d’emblée comme un livre-objet. Sa couverture bleu ciel, d’une clarté aérienne, annonce le projet : ouvrir l’horizon de la page, transformer l’espace en lieu d’écriture. Ce n’est pas un recueil ordinaire mais une œuvre plastique, à manipuler, à tourner, à retourner. Les poèmes y dessinent une calligraphie moderne, héritière des avant-gardes mais résolument contemporaine. La phrase quitte la linéarité pour se fragmenter, se disperser en cercles, spirales, constellations." Le contre-hasard

"Partout, des mots traînent.

J’en ramasse un, et j’écris à partir de lui.

Autour de ce mot, les mots se déploient

et deviennent des poèmes.

Une pierre tombe dans l’eau calme : une onde se forme,

puis rencontre un petit caillou, et devient une nouvelle onde.

J’ai toujours voulu écrire comme ça.

Le dernier mot de chaque poème de ce livre

devient le premier du poème suivant.

On partira en hiver

On passera par la chute,

pour aboutir à la vie. »

 

WwK

 

Wanwoo Kim
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Une feuille-oiseau a chanté

18 Janvier 2026

A la cime de l'arbre  nu  Une dernière feuille-oiseau a chanté...

A la cime de l'arbre nu Une dernière feuille-oiseau a chanté...

"Pourquoi sommes-nous si émus par la manière dont Claude Monet a peint les haies du bocage normand ou les bords de Seine en hiver, dont Vincent Van Gogh a représenté les champs de blé et les souches des arbres autour d’ Auvers-sur-Oise ? Pourquoi jusqu’à aujourd’hui, où que ce soit sur la planète, lorsque vous organisez une exposition et que vous montrez ces tableaux – qui représentent un sujet somme toute banal, la campagne française à la fin du XIXe siècle –, une foule se pressera pour les voir ?"

J'ai déjà présenté ici le dernier essai de F. Jullien REVOIR et, dans cette veine, Alexandre Lacroix éditorialiste de Philosophie magazine, souligne l'importance du temps passé à observer, plutôt qu'à celui passé à zapper et zapper encore...

"Monet s’est mis à voir des taches roses et dorées dispersées dans les brumes enveloppant le monde. Dans l’œil de Van Gogh, la campagne s’est changée en un théâtre où se déchaînent des forces cosmiques. L’un exagère la douceur, l’autre le dynamisme des choses. Ainsi il est possible d’échapper à l’ennui de la répétition du quotidien, non pas en rêvant d’un ailleurs, mais en infléchissant notre rapport à ce qui nous entoure – par un regard prolongé, attentif, qui sélectionne dans ce qui est déjà là ce qui mérite d’être retenu et magnifié. C’est peut-être à cette condition qu’on parviendra à ne pas se dissoudre dans la monotonie quotidienne et que, jusqu’à notre dernier souffle, aucun matin ne sera jamais plus blême."

Alexandre Lacroix

Editorialiste Philomag.

Monet, bords de Seine

Monet, bords de Seine

Van Gogh, Souches

Van Gogh, Souches

Une feuille-oiseau a chanté

Et Proust et les aubépines, bien sûr...

(...)

"Puis je revenais devant les aubépines, comme devant ces chefs-d’œuvre dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de les regarder. Alors, me donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une œuvre qui diffère de celle que nous connaissons ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon grand-père m’appelant et me désignant la haie d’un parc dont nous longions la lisière, me dit : « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose ! est-elle jolie ! » En effet c’était une épine mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi, avait une parure de fête, — de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines, à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien d’essentiellement férié — mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo étaient « en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure, selon l’esthétique de notre village, si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la place ou chez l’épicier, où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses."

(...)

Aubépines

Aubépines

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Avec Pablo Neruda,

17 Janvier 2026

Avec Pablo Neruda,

Les lettres perdues

 

Tout ce qu’on écrit sur moi je le lis

d’un œil distrait, comme en passant,

comme si ces mots justes où cruels

ne m’étaient vraiment destinés.

 

Non pas que je refuse

la vérité bonne ou mauvaise,

la pomme qu’on tient à m’offrir

ou le fumier empoisonné que je reçois.

 

Il s’agit d’autre chose.

 

De ma peau, de mes cheveux,

de mes dents,

de ce que j’ai souffert aux heures d’infortune :

il s’agit de mon corps et de mon ombre.

 

Pourquoi – c’est ma question et c’est la leur –

cet autre quelqu’un sans amour et sans silence

ouvre-t-il la crevasse, pourquoi son clou

à grands à-coups

s’enfonce-t- il dans la sueur ou le bois,

dans la pierre ou dans l’ombre

qui furent ma propre substance ?

 

Pourquoi m’atteindre moi qui vis au loin,

moi qui n’existe pas, qui ne sors pas,

moi qui ne reviens pas,

Oh pourquoi les oiseaux de l’alphabet

Menacent-ils mes ongles et mes yeux ?

Me faut-il contenter autrui ou être moi ?

J’appartiens à qui donc ?

Comment a-t-on pu hypothéquer ma puissance

au point que j’en sois dépouillé ?

Pourquoi ai-je vendu mon sang ?

Quels sont les maîtres

de mes incertitudes, de mes mains,

de ma douleur et de ma souveraineté ?

 

Il m’arrive d’avoir peur

de marcher auprès du fleuve lointain,

peur de regarder les volcans

que j’ai toujours connus, qui m’ont toujours connu :

peut-être en haut, peut-être en bas,

l’eau et le feu, s’ils m’examinent maintenant,

pensent-ils que je ne dis plus la vérité

et que je suis un étranger.

 

Ainsi, gagné par la tristesse,

je lis ce qui plutôt que tristesse peut-être

était adhésion ou colère

ou message de l’invisible.

 

Pourtant je sais

que tous ces mots

m’auraient écarté de la solitude.

 

Et j’ai vite passé dessus,

sans me fâcher, sans me renier,

comme si c’était là des lettres

écrites à d’autres hommes

semblables à moi mais loin

de moi, oui, des lettres perdues.

 Pablo Neruda, Mémorial de l’île noire, Nrf, p.112-113.

Autobiographie poétique, ce Mémorial est un portrait, en multiples tableaux, de l'auteur, depuis son enfance dans un village glacé des hauts plateaux péruviens jusqu'à la maturité, où il devient le chantre reconnu de la Révolution prolétarienne. C'est une galerie de tableaux sombres ou clairs, de scènes grotesques, furieuses ou passionnées, par un grand poète engagé. Gallimard

source: https://tiersinclus.fr/pablo-neruda-les-lettres-perdues/

 

 

&
 

La poésie

Pablo NERUDA
Recueil : "Mémorial de l'île Noire"

Et ce fut à cet âge… La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où
elle surgit, de l’hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas
des mots, ni le silence:
d’une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j’écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l’ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.

Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l’instar, à l’image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l’abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon cœur se dénoua dans le vent.

 

Traduit (espagnol) par Claude Couffon Poésie/Gallimard

 

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